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Reza : « L’âge d’or du photojournalisme ne fait que commencer »

Après les interviews de Eric Bouvet, Ulrich Lebeuf (Myop), Lionel Charrier (Libération), Wilfrid Estève (Hans Lucas), Balint Porneczi’sSeb Montaz et Thomas Goisque, j’ai le plaisir de partager avec vous ma rencontre avec un autre grand nom de la photographie, à travers un entretien très riche en enseignements pour vous puisqu’il s’agit du grand photographe Reza. Ce photo-reporter iranien mondialement connu et reconnu nous parle de son travail sur et avec les réfugiés, à l’heure ou l’emballement médiatique se fait de plus en plus puissant sur cette thématique.

5 good reasons to #ComeToParis Reason #5: Explore #Montmarte and its basilique Sacré Coeur to enjoy one of the best view over Paris Days and nights, you can also discover A Dream of Humanity (@adreamofhumanity), an outdoor photographic fresco by Reza with @ali_bin_thalith and Syrian Refugee Children, located on the banks of Seine river (Paris) until October 12th. In partnership with UNHCR (@unrefugees), @artefr, @parismatch_magazine and  sponsored by @HIPAae. #rezaphotography #رضادقتى #عكاس #Hipa #HIPAsnap #هيبا #DreamOfHumanity #refugee #Paris #unhcr #exhibition #hope #peace #solidarity #dignity #respect #hospitality #friendship #humanity #France #ParisJeTaime #instatravel #instatraveling #travelgram #igtravel #travelgram

Une photo publiée par REZA (@rezaphotography) le

« Destination-Reportage » : Votre dernière exposition « rêve d’humanité » est parfaitement en phase avec l’actualité, alors que l’on parle beaucoup de la situation des migrants dans les médias. Sauf que dans votre cas, c’est un projet qui ne date pas d’hier. Pourquoi vous êtes vous lancé dans cette aventure au départ ?

Reza : En réalité je travaille sur le problème des réfugiés et la formation des réfugiés depuis 1983. Le premier cours commencé en mai 83 était dans les camps de réfugiés en Afghanistan, et depuis je n’ai pas cessé de faire de la formation dans les zones de guerre, les camps de réfugiés ou encore dans les banlieues « dures » de l’Europe. Parce que je pense que l’histoire qui est racontée par ceux qui la vivent, permet de montrer un autre angle de vue. C’est complémentaire avec le travail des professionnels.

Comment cela a commencé pour vous ?

En 1983, j’avais trois semaines de commande pour Time Magazine en Afghanistan. Sauf qu’en trois semaines, c’est difficile de faire beaucoup de choses, encore plus de se déplacer partout. Je me suis donc dis que personne ne saura ce qu’il se passe vraiment en Afghanistan, sauf si les afghans eux-mêmes avaient la possibilité de photographier ou filmer. C’est comme ça que c’est parti.

One Last Look #Afghanistan, Pakistani Border. After several weeks of trekking through the mountains, the border, an invisible yet unavoidable barrier, looms before him, before all of them. Who are they? Thousands of helpless Afghan refugees, fleeing the horrors of war. On the other slope of this final Afghan mountain, the buses wait, symbols of the comparative salvation of their forced exile to Pakistan, their double-dealing traitorous big brother who has managed to profit from this situation over the last two decades. One can feel the heartbreak of this last glance of this child towards his home. I felt a kinship with him as it reminded me of my last glance of Iran, the morning of March 25, 1981, at 7:35AM. Published in « Derrière l’objectif » (Hoëbeke Publishing, 2010) and « Afghanistan, les âmes rebelles » (Democratic Book Publishing, 2010). #boy #afghan #afghanboy #border #refugee #bus #exile #escape #mountains #pakistanborder #photooftheday #photojournalism #reza #rezaphoto #rezadeghati #rezaphotography #rezaphotojournalist #webistan #رضادقتى# عكاس @thephotosociety

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Vous êtes un photographe militant depuis longtemps et cela vous a valu d’être emprisonné et torturé pour vos prises de position en Iran, est ce que tous les photographes de presse devraient être militants selon vous ? Pourquoi ?

Je ne sais pas à quel point on peut lier les mots « militant » ou « activiste » au photojournalisme, mais pour moi une personne qui prend un appareil photo et qui a une idée journalistique, qui veut montrer ce qu’il se passe autour de lui, fait un acte politique, il est militant. Je ne parle pas de photographes de mode, mais ceux qui font du news. C’est un acte militant quelque part.

La menace contre les journalistes et les photographes n’est pas seulement présente dans les pays où règne la dictature, ici en France si vous faites des photographies qui ne plaisent pas à certains groupes politiques, ce qu’il se passe c’est que vous n’êtes pas mis en prison, mais vous êtes évincés, vous n’avez plus de travail, on vous met de côté. C’est comme mettre en prison, voire pire, parce que l’on vous tue à petit feu.

La photographie est un acte qui est constamment mis à l’épreuve, constamment attaqué par ceux qui n’aiment pas ce que l’on dénonce… aussi en « démocratie ».

La photographie permet-elle selon vous de changer vraiment les choses ? Comment ?

La photographie en soi ne change rien, mais elle peut changer l’attitude des êtres humains, la pensée des gens sur certains sujets, que ce soit par l’émotion qu’elle créé ou par la réflexion qui intervient après l’émotion. A partir du moment où la photographie est comme une écriture, elle change la pensée des hommes, et ce sont ces hommes qui vont changer le monde.

Pensez vous que les français sont suffisamment éduqués et sensibilisés aux problèmes des réfugiés ?

Bonne question. Non, je ne crois pas, et c’est une raison pour laquelle je continue mes expositions et aussi pour laquelle je me suis lancé dans un long travail sur les réfugié, pour expliquer ce problème. On saut que Nicolas Sarkozy a mené une politique anti-refugié, anti-migrant, plus dure que les présidents précédents. Or, lui même est issu d’une deuxième génération de réfugiés ou migrants. La même chose avec Valls, qui est fils de réfugié et il mène une politique assez dure contre les réfugiés. C’est incompréhensible.

Moi je suis exilé depuis 1981 et à peine 2 ans après j’ai commencé cette formation des réfugiés. Il faut faire un vrai travail constant de sensibilisation aux français et au monde entier aux souffrances et problèmes des autres. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que ce n’est pas en fermant les portes que l’on règlera les problèmes.

Workshop Reza à Toulouse le 22 Avril 2013 © Fabien Ferrer

Vous exposez votre travail dans des livres mais aussi beaucoup sur les murs de grandes villes, pourquoi ce choix ?

Je suis architecte et urbaniste de formation, je connais l’importance des lieux publics, des murs des grandes villes. D’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les publicitaires utilisent ces murs, c’est parce qu’ils savent que cela à une influence sur les gens. Et moi je reprends ça, mais à la place d’exposer de la publicité, je montre des photographies du monde parce que c’est un moyen important de se connecter aux gens.

D’autant plus que la véritable place de la photographie pour moi ce n’est pas dans des musées ou des galeries, mais sur le passage des gens, dans les endroits fréquentés.

Je fais des expositions dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les prisons, beaucoup aussi dans le multimédia, dans les films documentaires. Plus il y a de moyens de diffusion, mieux c’est.

De tous les événements de l’Histoire que vous avez photographié, lequel vous a le plus marqué ? Pourquoi ?

Chaque photographie et chaque événement que j’ai photographié, ont les mêmes valeurs pour moi que le reste. Je ne fais pas de distinction entre des grands ou petits sujets. Tout est pareil pour moi, je mets la même énergie à travailler sur l’un ou l’autre. Certes j’ai vu dans ces 35 dernière années beaucoup de choses, mais ce qui était le plus important pour moi c’était de voir combien la volonté des êtres humains, individuelle ou collective, peut devenir quelque chose d’important et casser les barrière, les obstacles les plus grands.

L’un des exemple qui me revient, c’est le rôle que Massoud et les afghans ont joué dans l’Histoire.

Ce peuple pauvre, l’un des plus pauvres et traditionnels du monde, très peu nombreux dans les années 80, a été envahi par l’armée la plus grande et brutale de l’époque, celle de la Russie. Mais au final, la volonté de quelques hommes et le rôle que Massoud a joué ont complètement fait tout basculer et en presque 10 ans, ils ont mis à genoux la plus grande armée du monde, ce qui a permis de réveiller les autres pays de l’Union soviétique, en brisant la peur qu’ils avaient de cette armée. Puis le mur de Berlin est tombé juste après…

Tribute to Massoud A Letter to the Bearer of Light You are leaving us, destroyed by a bomb. Shortly before his pronounced death, you were saying to your son Ahmad: “If I have just died for the principles and ideas which I have defended my entire life, I do not want you to cry nor your heart to tremble.” In a world of perversion, economic interests, conflicts over power, and greed, the bearers of light seem to disturb the order, or rather, the « disorders » of the world. Did Socrates and Gandhi not die in the name of truth that went against obscurantism? A poet at heart, you were forced to take the disguise of a war chief in order to repel the Red Army who came to destroy your people. Between the Soviet Empire and the crepuscule of its influence, wounded by its failure and the west dedicated to economic interests, you tried once again, alone, the impossible; not only to establish your own power, but to bring peace and independence to your country. You can kill a man, hurt his body, destroy his flesh, but you can never kill his ideas. You are a noble soul who has dreamed for your country, and for the world. “I envision a free and independent Afghanistan. A country where the government will be democratically elected. I envision the Mujahidin and the fighters compose an army of reconstruction’ and an ‘army of education’. I see the girls going to school just like the boys. I envision our cultural and historical patrimony, preserved and highly valued; it is our only memory.” He continued, his look is pensive and sincere: “I started to create that of the Pandjshir. One day I will contribute to its expansion, throughout all of Afghanistan.” You were the flame on a difficult road for peace. Never forget this ancient Persian proverb that I had one day recited to you: “All of the tenebrosity of the world combined will not be able to stifle the flame of a small candle.” Published in »Massoud, des Russes aux Talibans, 20 ans de résistance afghane » (Editions 1 publishing, 2001)  #afghanistan #panjshir #massoud #commandermassoud #afghanresistance #friendship #resistance #man #tribute#photooftheday #photojournalism#reza #rezaphoto #rezadeghati#rezaphotography #rezaphotojour

Une photo publiée par REZA (@rezaphotography) le

On dit depuis des années que le photojournalisme est en crise, pire que c’est une profession qui disparaitra. Quel est votre point de vue sur ce sujet ?

Cela fait 30 ans que j’entends cette absurdité. Et au contraire, je pense que l’on rentre dans une nouvelle phase de ce métier, l’âge d’or du photojournalisme ne fait que commencer. Avant l’âge de l’informatique, on avait quelques magazines, quelques journaux, mais leurs pages étaient limités. Aujourd’hui nous avons des millions et des millions de pages à remplir, donc ce qui est évident c’est que ceux qui font le travail de qualité, continueront forcément de travailler.

La crise pour moi, c’est pas celle du photojournalisme, c’est celle des médias papier, parce qu’on voit de plus en plus de média naître sur l’écran.

Ils auront besoin d’une autre forme de photojournalisme. On est dans un monde de transition. Cette profession ne disparaître jamais si l’on comprend ce que c’est. Pour moi c’est mettre en image le quotidien de l’humanité, du monde. Il ya 43 000 ans, il y avait dans les grottes, des hommes et des femmes qui racontaient leur vie avec de la peinture. Cela ne s’est jamais arrêté.

En plus d’être photographe, vous êtes aussi un très grand voyageur. En quoi le voyage influence votre recherche photographique ?

Je voyage pour rencontrer des gens, leur histoire, ce qu’ils vivent, et créer un lien entre eux et l’autre partie du monde. Je vais dans les endroits et les régions où je peux mieux comprendre leurs histoires, où j’arrive à mieux raconter leurs histoires.

C’est pour cela que je forme les enfants réfugiés pour raconter le quotidien des camps de réfugiés, et quand on regarde leurs photos, la qualité de leur travail, on constate que les professionnels ne vont pas chercher ce genre de photo, c’est un autre angle de vue.

Mes voyages m’ont aussi permis de comprendre que finalement les frontières sont absurdes, que les êtres humains sont tous liés quoi qu’il arrive et que nous sommes une seule entité sur la Terre. J’ai voyagé dans 115 pays en 35 ans et j’ai compris que l’essence de l’humanité est unique et qu’elle est liée à la nature. Si une partie de l’humanité souffre, une autre ressent cette douleur, c’est comme dans un corps humain. Si l’on coupe des arbres et des plantes, on créé des tensions ailleurs sur la planète.

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Workshop Reza à Toulouse en 2013 © Fabien Ferrer

Quels conseils donneriez vous aux lecteurs de ce blog, qui veulent progresser en photographie ?

Il est important de comprendre que la compréhension de l’autre, cela vient avant la photographie. Finalement, les photos d’un vieillard au visage marqué ou l’enfant qui sourit, ont déjà été faites des millions de fois et les Flickr et autres réseaux sociaux sont pleins de ce genre d’images.

Ce qui fait que le travail d’un photographe prend plus de valeur que celui d’un autre, c’est la compréhension de l’autre. Il faut que le sujet ou ce que vous voulez photographier, cela vous touche avant tout, que vous soyez vous-même émerveillé par ce que vous voyez.

Ce n’est pas juste en photographiant que cela arrive. C’est une immersion totale qui permet cela. Arriver dans un endroit, faire quelques photos et repartir c’était bien peut être au 19ème siècle.

Crédit photo de Une : Frédéric Scheiber

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Wilfrid Estève (Hans Lucas) : « Réfléchir en termes de narration et donner de la profondeur à sa production »

A l’occasion du dernier Visa pour l’Image, LE festival international du photojournalisme de référence, j’ai eu le plaisir d’interviewer Wilfrid Estève. Ce professionnel de l’image possède un très impressionnant CV à rallonge, et notre échange a été tellement riche, que j’ai décidé de vous proposer non pas une, mais deux interviews de ce photographe, enseignant et producteur reconnu.

Dans le premier « volet », j’avais interrogé Wilfrid sur son rôle de président de l’association reconnu d’utilité publique « Freelens » et sa vision du photojournalisme.

Dans cette deuxième partie, nous parlons de la boîte de production qu’il a monté et qui est rapidement devenue une référence dans l’univers de la photo de presse, à savoir la structure Hans Lucas.

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Pierre Faure et Wilfrid Estève photographiés dans le cadre des rencontres d’Arles.

« Destination Reportage » : Qu’est ce que Hans Lucas ?

Wilfrid Estève : Au départ c’est une boîte de production dédiée aux formats multimédia dans lesquels la photographie est dominante. Le studio a été monté par deux photographes, Virginie Terrasse et moi-même, Lorenzo Virgili nous a rejoint en 2009. Nous nous complétons assez bien au niveau des caractères et des compétences.

Depuis 2006, nous avons produit une douzaine de webdocumentaires et près de 180 court-métrages photographiques sont présents sur notre chaîne « Vimeo ». En 2009, nous avons ajouté une activité au studio, la formation continue et initiale. Nous avons notamment participé à la création de trois diplômes universitaires en photojournalisme, photographie documentaire, réalisation vidéo & écritures transmédia et avons un fort partenariat avec le CFPJ Médias. Depuis cette année, nous organisons en partenariat avec le GRAPH-CMI et le 3e RPIMA un stage en zone de tension à Carcassonne. Par ailleurs un master en photojournalisme est en cours de création avec l’Université de Perpignan.

En 2011 nous avons décidé de développer une troisième activité toujours en lien avec la photographie : la création d’une plateforme collaborative et de diffusion. Son fonctionnement est réalisé de manière horizontale, l’ensemble des membres (près de 160 photographes) sont impliqués dans sa gouvernance. Sans être une “usine à gaz”, les échanges sont nombreux et respectueux. Chacun réalise un retour du marché qu’il connait ainsi que de sa pratique professionnelle (nous réunissons l’ensemble des écritures, de la photographie plasticienne au photojournalisme). Les “lucasiens” se cooptent beaucoup sur la plateforme, ils n’hésitent pas à se recommander auprès de clients ou à se proposer du travail.

Hans Lucas a souvent été précurseur et à contre-courant, le côté laboratoire expérimental et électron libre nous anime. Avec la communauté nous cherchons à créer des alternatives et du lien.

La création de la plateforme correspond au moment où nous sommes partis de l’agence Myop avec Virginie Terrasse.

Pourquoi ce départ ?

Parce qu’il y avait un certain nombre de choses que nous n’avons pas pu faire au sein de la structure (je précise que le projet Myop, n’avait rien à voir avec celui de la plateforme d’Hans Lucas). Je suis arrivé en tant que co-directeur (en plus de photographe) avec un plan sur trois ans sur ce que je souhaitais insuffler à l’agence Myop en tant que structure. Hans Lucas avait un tiers du capital de l’agence.

Même s’ils ont validé le plan à notre arrivée et que beaucoup de points ont évolué durant deux ans, certaines choses étaient compliquées dans le fonctionnement. En 2010 nous avons décidé d’un commun accord de nous retirer de Myop, de développer une plateforme et un logiciel à l’intérieur d’Hans Lucas

Le regard que j’ai sur Myop est bienveillant, aujourd’hui je continue d’être en étroite relation avec des membres du groupe. Tout comme Tendance Floue, la structure est une référence et je les en félicite. 

Photo de Gaël Turpo

Quelle est la relation entre le studio et ses photographes ?

Avec le studio, nous accompagnons beaucoup les photographes. La mise en relation est aussi primordiale. Si le photographe n’est pas « coopté » avant de se présenter à l’iconographe, cela peut-être compliqué… On oublie souvent que les éditeurs photos sont très sollicités et parfois de manière maladroite.

Hans Lucas est une interface entre ses membres et les rédactions. A la fois une filtre et une boite à outil numérique. Nous pouvons intervenir sur l’ensemble du processus d’un photographe : réalisation d’un folio, d’un synopsis, d’un dossier d’aide, mise en relation avec les clients, prise de rendez-vous, facturation, diffusion d’archives, personnal branding… L’idée est d’émanciper les membres et de les rendre autonome. D’ailleurs rapidement, ils aident les nouveaux membres et participent indirectement aux démarchages. Il y a un fort esprit d’entraide.

Chaque nouveau membre reçoit une bible littéraire (document assez répandu dans les sociétés de production et projets audiovisuels) sur ce que nous sommes et proposons.

Dans l’introduction, j’ai repris un extrait de mon édito de “Photojournalisme à la croisée des chemins”, nous annonçons clairement les intentions de la plateforme collaborative et de diffusion :

“Aujourd’hui, nous devons tous adopter une philosophie de l’action. Nous ne devons plus nous accrocher à notre passé comme à un bouclier ; pointons-le au contraire comme le fer de lance de notre évolution. Notre profession se doit d’anticiper les changements plutôt que de les subir.

Pour ma part, je vous dirai que rien n’est joué d’avance. Même si le pouvoir d’empêcher n’oblige jamais à rendre des comptes, alors que celui d’avancer nécessite constamment de se justifier, il nous appartient d’écrire ensemble notre avenir. D’aller contre l’isolement, de résister et de contribuer à bâtir un autre modèle.

Le débat est simple : Doit-on continuer à alimenter la réalité virtuelle de fonds d’images toujours plus volumineux ou bien créer et imposer une structure de distribution indépendante avec une réelle politique éditoriale ? L’enjeu est de taille pour les photographes. Il est temps que chacun prenne ses responsabilités et que l’on arrête de se lamenter. Nous sommes économiquement trop faibles pour nous entretuer ; une telle ambition n’est possible que sur la base de l’union et de l’ouverture. Aucun succès ne peut être bâti sur l’immobilisme et il ne peut y avoir de solution ni maintenant, ni demain, ni jamais, si nous ne sommes pas capables de nous additionner.”

En quoi correspond le logiciel que vous développez au sein de la plateforme ? 

Ce logiciel s’appelle Hermès, il a des allures d’un WordPress. Depuis 2010 nous le développons au jour le jour et l’adaptons aux pratiques d’un photographe. C’est un budget important, Hermès propose de nombreuses fonctionnalités à nos membres, notamment d’envoyer des fichiers sur PixPalace, mais aussi de transférer des lots de photographies à des clients, de faire des galeries téléchargeables en mode privée, d’avoir une boutique en ligne, de générer un magazine en ligne interactif… Au-delà de cela, il est totalement sécurisé et fait office de sauvegarde.

Quel est ton point de vue sur la photo mobile et ce qu’on appelle l’iphonographie ?

Aujourd’hui les mobiles possèdent de très bonne résolution, en tant que tel c’est un bel outil. Il y a des “iphonographes” ou “Instangramers” au sein de studio hans lucas, c’est un pratique qu’ils font en plus, en complément d’une série. Il s’agit d’une photographie décomplexée, souvent une photographie de rue ou alors assez intime.

Est ce que la vidéo est l’avenir du photojournalisme ?

Oui mais pas que. D’une part l’appareil photo permet deux écritures, celle de l’image fixe et celle de l’image animé, et d’autre part, cela ouvre la porte à plusieurs marchés et demandes.

Ce qui est intéressant aujourd’hui c’est de voir que la photographie existe en toute pertinence dans les réalisations audiovisuelles et qu’elle peut vivre de manière non redondante dans la presse ou l’édition. De belles complémentarités existent aussi dans les festivals, galeries ou musées : projections et installations sonores peuvent compléter une exposition.

Qu’en est-il des agences de presse ?

C’est compliqué car elles restent principalement sur le marché de la diffusion photo, qui est complexe et a beaucoup évolué depuis les années 90. La plupart ont quitté le terrain de la production et restent sur la diffusion de fonds d’images.

Pour moi la “crise du photojournalisme” est un mot valise qui ne veut trop rien dire et profitent à certains. Disons qu’il y a un marché qui s’est à la fois ouvert ou réduit si on continue d’avoir les mêmes pratiques qu’en 90.

Tout ce qui est de l’ordre des galerie, des collections, de la production audiovisuelle, multimédia, interactive, demande une expertise particulière, une manière différente d’aborder la production et la diffusion.

D’où l’essor de collectifs dans les années 90 comme Tendance Floue ou L’Oeil Public, la création de plateformes de diffusion comme Fédéphoto dans les années 2000, de la coopérative Picturetank ou de petites agences dirigées par des photographes ou des éditrices, je pense à Myop ou Signatures. Cela correspond à des pratiques plus « libérées » dans lesquelles les photographes se reconnaissent plus. La plupart en avaient marre d’être soit mal représentés ou de ne pas être en direct avec les éditeurs photo. En réaction ils ont créé des structures plus « autonomes » et protéiformes. 

Photo de Xavier de Torres

Est ce que ça va remplacer l’agence ?

Non, je pense que l’agence restera mais évoluera plus vers un statut d’agent. Nicolas Pasco est un bon exemple avec “Pasco and Co”. En toute logique il devrait quitter le champs du portrait et proposer aussi des séries documentaires ou créatives. Tout comme Signatures s’est aventuré avec succès dans le domaine de l’exposition.

Aujourd’hui, il a y la place pour des structures hybrides pour les photographes, dans laquelle il peut être à la fois en relation directe avec les rédactions, accompagné dans des projets et diffuser très correctement ses archives.

C’est important d’avoir un pied dans les rédactions parce que c’est comme cela que l’on palpe le pouls du marché. On sait ce que cherchent les médias, comment ils fonctionnent, on peut anticiper la demande, être force de proposition. Le photographe n’est plus simple “spectateur” mais “acteur” de son activité dans les médias.

Les problèmes récurrents de 3/4 des agences sont une certaine opacité (suivi des publications aux photographes, prix des photographies…) et le manque de relationnel avec les photographes diffusés. L’idéal est d’être à la fois présenté aux rédactions, accompagné dans ses projets et diffuser ses archives.

Pour finir, est ce que tu peux partager quelques conseils photo pour les lecteurs du blog ?

Une chose importante, c’est la préparation, réfléchir à ce qu’on va faire… Dans quel état esprit ? Quel sens donner à sa démarche ?

En gros réfléchir en termes de narration et donner de la profondeur à sa production. Il y a de nombreuses pistes d’inspiration comme, par exemple, partir sur les traces d’un roman ou d’un écrivain, suivre les publications d’universitaires… Il faut avoir une cohérence dans le récit ou dans une problématique, un fil conducteur, parce qu’il n’y a rien de plus pénible que de voir des projections de photos individuelles d’illustration qui se succèdent.

En photographie de voyage, les amateurs ou les jeunes photographes présentent typiquement des photos d’enfants à « tire larigot » qui les regardent et sourient… C’est dommage parce qu’il y a tellement d’autres choses à faire. Ne serait-ce que de réfléchir à “sa” lumière.

Les jeunes photographes ne préparent pas forcément les conditions de leur prise de vue. Si tu t’aventures hors des sentiers battus, tu peux appréhender différemment le lieu dans lequel tu es. Avec ton propre point de vue. Il faut chercher ce que l’on a envie de dire, réfléchir à sa photographie. Ce travail touche autant le fond que la forme. L’essentiel étant de trouver sa propre écriture.

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Wilfrid Estève : « FreeLens sensibilise aux nouvelles écritures photographiques »

A l’occasion du dernier Visa pour l’Image, LE festival international du photojournalisme de référence, j’ai eu le plaisir d’interviewer Wilfrid Estève. Ce professionnel de l’image possède un très impressionnant CV à rallonge, et notre échange a été tellement riche, que j’ai décidé de vous proposer non pas une, mais deux interviews de ce photographe, enseignant et producteur reconnu.

Dans ce premier « volet », j’ai interrogé Wilfrid sur son rôle de président de l’association reconnu d’utilité publique « FreeLens » et sa vision du photojournalisme.

Dans la deuxième partie, on parlera de la boîte de production qu’il a co-fondé et qui est rapidement devenue une référence dans l’univers de la photo de presse, à savoir la structure Hans Lucas. Ce deuxième épisode sera publié sur le blog dans les prochains jours. Afin d’être averti de sa sortie directement par mail, inscrivez vous à la newsletter du blog sur ce lien !

« Destination Reportage » : Bonjour Wilfrid, est ce que tu peux nous dire ce qu’est Freelens ?

Son histoire est atypique. Elle est liée avec celle de l’ANJRC (Association Nationale des Journalistes Reporters et Cinéastes), organisation professionnelle qui rassemblait depuis 1962, photojournalistes et documentaristes. 

FreeLens était un mouvement spontané des jeunes photographes mobilisés pour faire face à la multiplication de contrats illicites proposés à la profession par certains groupes de presse. Après avoir rédigé un « Manifeste » fondateur et organisé un débat au festival Visa pour l’Image, ce mouvement s’est transformé en association (présidée par Lorenzo Virgili, son initiateur) durant l’automne 2000. Photographe signataire du manifeste, j’ai rejoint ainsi l’aventure et suis devenu administrateur de FreeLens. 

En 2003, l’ANJRPC et FreeLens ont fusionné pour mieux représenter les intérêts des photojournalistes. C’est aussi dans le même esprit d’ailleurs qu’en 2009, nous avons cofondé l’UPP avec l’UPC. L’idée était d’avoir une seule organisation professionnelle en France. 

Les administrateurs de FreeLens ont pris la décision de ne pas dissoudre l’association mais de la réorienter vers une structure toujours centrée sur la photographie mais ouverte à un ensemble de publics. Aujourd’hui, nous rassemblons des iconographes, des professionnels confirmés ou émergeants, des amateurs, des critiques, des enseignants, des étudiants, d’où la reconnaissance d’utilité publique en 2009. 

Tu es, depuis 2004, président de FreeLens, quelles sont les missions de cette association ? 

La mission de FreeLens est multiple, je tiens d’ailleurs à saluer le travail de ses administrateurs qui est remarquable. Nous cherchons à créer des espaces d’échange et de réflexion entre des publics différents, nous œuvrons en France et à l’étranger pour le rayonnement de la photographie ainsi que celui de ses représentations multimédia. Nous agissons comme un laboratoire à idées, d’accompagnement, de valorisation et de transmission des patrimoines et des connaissances. 

Nous essayons de concilier aussi les intérêts des différentes communautés, sur l’identité numérique par exemple, aussi liée à l’image, ou en expliquant aux professionnels ce qu’il en est de l’apport des amateurs dans la photographie et aux photographes amateurs de dire « attention » à certaines pratiques (plateformes communautaires par exemple) dont les conditions d’utilisation sont parfois ambiguës.

La parenthèse FreeLens à la Gaîté Lyrique en 2014 – photographie de Cécile Dégremont

Justement, on parle souvent de conflit entre les « pros » et les amateurs, qu’en penses tu ?

Franchement j’ai dû mal à comprendre ce débat, il ne correspond pas non plus à la réalité. La photographie amateur a toujours existé. Chaque photographe avant d’être professionnel a été amateur et la photo amateur à complètement sa place l’histoire de la photographie. Au regard du nombre de workshops, d’ateliers ou de masterclass, qui se multiplient depuis des années et du retour que j’en ai, la communauté des amateurs a un grand respect pour le travail des professionnels et les deux communautés coexistent de manière sereine.

Au niveau des pratiques, un professionnel est souvent là pour raconter une histoire, amener une narration, tout en respectant un code de déontologie. De son côté, présent quasiment partout, l’amateur et son appareil photo sont de fait, des témoins précieux. De l’assassinat de Kennedy au Tsunami de 2004, en passant par le crash du Concorde… L’amateur est au coeur de l’évènement et avec la banalisation des appareils à photographier (mobiles etc), il fait la photo. Le professionnel vient dans un temps deux, il fait attention au respect des sources et amène du sens à l’histoire.

Dans sa pratique, l’amateur n’a jamais souhaité prendre la place du professionnel.

Il est important de rappeler que beaucoup de problèmes sont apparus avec l’exploitation des photographies des amateurs, souvent à leurs détriments. Nous pouvons parler des concours lancés régulièrement par les médias, des évènements culturels ou des institutions comprenant une cession de droits vertigineuses et aucune rémunération. Si du côté des organisateurs de concours, les avantages sont nombreux dans ce type d’opération, l’amateur lui n’a pas forcément conscience du tort que cela cause aux professionnels. 

Un autre problème est la diffusion des photographies d’amateurs dans les médias, notamment via des structures comme « Citizen Side »… Cette structure fait des ravages au sein de l’offre des professionnels de l’information. J’ose espérer que dans les rédactions, les détenteurs de carte de presse, sont conscients que c’est non seulement apparenté à du travail dissimulé mais aussi à de la pratique déloyale. C’est d’autant plus regrettable qu’elle est diffusé par l’AFP et que les journaux qui reprennent ces photographies possèdent des numéros de commission paritaire. 

La CCIJP (Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels) devrait demander un minimum de respect de la Charte d’éthique professionnelle et du code de déontologie. Il en est de même du respect du dispositif général des aides publiques à la presse délivrées par l’Etat. Il est temps que ces abus soient pénalisés.

C’est d’ailleurs le même problème avec les correspondants de presse…

Effectivement alors que travail réalisé soit globalement le même, le correspondant de presse n’est ni un journaliste, ni un journaliste pigiste. Leur activité est classée dans les activités professionnelles dites libérales et non réglementées. Leur statut  n’est pas reconnu par la CCIJP alors qu’ils alimentent les colonnes de la presse quotidienne régionale et même nationale. Dans les faits le lien qu’entretient le correspondant local de presse avec sa rédaction est aussi un lien de subordination, à ce titre il devrait avoir une carte de presse et voir son statut évoluer. 

Est ce que c’est la mission de Freelens que de chercher à résoudre ce problème ?

Cette problématique n’intervient pas le champs d’action d’une association reconnue d’utilité publique, je m’exprime à titre individuel en tant qu’ancien président de l’ANJRPC-FreeLens et vice-président de l’UPP. Cette question est du ressort de l’UPP. 

J’ai dû mal à comprendre pourquoi depuis 2008, l’Association interdépartementale des CLP n’est pas présente auprès des pouvoirs publics et dans les organisations nationales.

Quelles sont les actions concrètes de l’association RUP Freelens ?

Depuis 2009, nous réalisons une très importante réflexion et sensibilisation sur les nouvelles écritures, c’est à dire les nouvelles représentations de la photographie, tant au niveau des professionnels, que des médias, que du grand public, sur la présence de la photographie sur le web, que ce soit la vidéographie, la Petite Oeuvre Multimédia, le diaporama sonore, le webdocumentaire… C’est un vrai think tank, nous avons notamment créé deux prix.

Le prix POM est devenu le prix « nouvelles écritures » avec un appel à candidature international car il est réalisé en partenariat avec le  Zoom Photo festival canadien. C’est important d’être présent sur le marché des nouvelles écritures, avec l’essor de la vidéo sur le web, il faut accompagner l’ensemble des photographes dans ses nouvelles pratiques.

Pour ce qui est de la photographie, nous sommes sur l’aide ou le soutien aux étudiants, aux photographes émergents ou reconnus. L’idée est de préciser les bonnes pratiques, la création du prix Mentor en 2014 est un bon exemple.

Par ailleurs, nous sommes présents dans à peu près tous les festivals français et faisons partie des commissions du ministère de la Culture. 

Session coup de coeur du Prix Mentor à la Scam en 2014, photographie d’Etienne Maury.

En quoi consiste le Prix Mentor ?

L’idée est de faire prendre conscience au photographe, au niveau de sa pratique, à savoir se présenter, et présenter les sujets sur lesquels il travaille. Sur un premier tour de table, il va amener une série photo et va devoir en parler pendant 10 min. 5min sur la série, 5 autre sur sa pratique photographique, comment il fonctionne au niveau du marché. Il y a un coup de cœur public et pro.

Puis dans un second temps, il y a entre 8 et 10 sujets proposés à un jury pro et un seul sera retenu pour être réalisé pendant l’année qui arrive.

A la clé, il y a un accompagnement d’un an du lauréat, par des experts de la SCAM et de FreeLens, il y a aussi 5.000 euros, et une formation au CFPJ d’environ 5.000 euros également.

Que penses-tu du fait qu’il y a de plus en plus de photos sur le web ?

Nous sommes dans une société de l’image. László Moholy-Nagy a dit en 1931 « L’analphabète de demain ne sera pas celui qui ignore l’écriture, mais celui qui ignore la photographie », quel visionnaire!

Qu’il y ait beaucoup de photographies sur le web, dans les médias ou dans notre société est une réalité contre laquelle il est difficile de lutter.

Session coup de coeur du Prix Mentor à la Scam en 2014, photographie d’Etienne Maury.

En 2009 est arrivé le statut d’auto-entrepreneur aussi pour les photographes… 

Avec le statut de pigiste salarié puis le régime des Agessa qui lui est complémentaire, franchement, pourquoi avoir créer un statut supplémentaire ? D’autant que les entreprises de presse et les médias n’ont pas le droit de faire travailler des auto-entrepreneurs.

Il est aussi bon de rappeler qu’en cas d’octroi d’aides de la part du CNC pour un webdocumentaire, le statut d’auto-entrepreneur n’est pas reconnu.

Concernant le livre que tu as co-écrit en 2005 sur l’avenir du photojournalisme, qu’est ce que tu en penses avec du recul ?

En 2005, j’avais 11 ans de pratique photo et je travaillais beaucoup, pour un total de 25 rédactions à l’année. A cette époque je ne comprenais pas pourquoi toutes les initiatives qui évoluaient, au niveau du web ne touchaient pas la photographie (création des pure players, montée en force des sites d’informations généralistes sur le web…).

Au niveau du photojournalisme, je voyais un marché en récession, avec un état d’esprit qui n’était pas franchement des plus optimistes.

“Photojournalisme à la croisée des chemins” était à mes yeux un état des lieux de 10 années de métier. Je sentais que d’autres voies apparaissaient. Il a été une transition nécessaire pour évoluer et m’a permis de passer à autre chose. 

Qu’est ce que tu as envie de dire aux gens qui disent que le photojournalisme est mort ?

Qu’il n’a jamais été autant exposé dans le sens général du terme, c’est à dire, publié dans les médias, représenté dans les musées, les collections, les galeries, dans l’édition, sur le web, dans la vidéo, les webdocumentaires … Et à Visa, avec chaque année un nombre visiteurs en augmentation ! 

Au delà de Visa, il est aujourd’hui dans beaucoup de festivals et à même réussi, sous une forme plus documentaire, à intégrer les Rencontres d’Arles.

Avant il n’était que ici (à Visa), maintenant il est partout. Son modèle économique est viable, mais il faut réfléchir, anticiper, être organisé et prévoyant. Les photojournalistes doivent être formés, ils doivent planifier leur année. 

Autre chose, jusque dans les années 90 c’était un gros mot de dire que l’on faisait du corporate, de la publicité, que l’on travaillait en collaboration avec des ONG sur des projets éditorialisés ou que l’on faisait de la communication.

Paradoxalement les photojournalistes ne se posaient pas trop de questions sur qui dirigeait la presse en France et travaillaient pour des groupes détenus, soit par un marchand d’armes, des industriels ou encore des politiques.

Le Visa d’Or News de cette année a été décerné au photographe de l’ AFP News Agency Bülent Kiliç

Quand on regarde ce qu’il y a Visa, c’est soit la guerre, la misère, soit du sujet National Geo, quel est ton point de vue sur ça ?

Evidement le photojournalisme témoigne, souvent de zones de tension et de situations dramatiques. Mais pas que, il y a des choses positives aussi. La position de Jean-François Leroy est compliqué car il doit aussi composer autant avec l’offre des professionnels, de ses partenaires que les attentes du grand public. Compliqué de faire une programmation pour tous.

Même si je trouve que cela mériterait d’un peu plus de subtilité, ce sont ses choix et il les assume en tant que directeur du festival.

Est ce que cela ne pousse pas les jeunes photographes à « partir à la guerre » ?

Aujourd’hui, partir sur une zone de tension, cela ne coûte pas cher. Le problème c’est que lorsqu’ils sont sur place, les jeunes photographes se rendent compte que c’est un peu plus compliqué que ce qu’ils avaient imaginés… La question de l’assurance est essentielle, tout comme des relations sur place, cela coûte très cher de partir à la « guerre ».

Les rédactions réfléchissent à deux fois avant d’envoyer quelqu’un et de mémoire, Jean-François Leroy n’accepte plus de série produite sans commande de la presse. Les journalistes sont des cibles faciles et un moyen efficace pour mettre la pression sur un Etat.

… La suite dans le prochain épisode 😉

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Ulrich Lebeuf : “On a oublié que notre métier c’est raconter la société, raconter des histoires “

La photographie est un univers qui évolue au fil des innovations technologiques certes, mais avant tout, à travers les photographes, qui portent des regards originaux et en constantes évolutions sur la société. C’est le cas du photographe toulousain Ulrich Lebeuf, avec qui j’ai eu le plaisir de m’entretenir un long moment sur notre métier et ses évolutions.

Est ce que tu peux te présenter pour les lecteurs du blog ?

Ulrich Lebeuf : Je suis photographe indépendant, membre de l’agence Myop, plutôt identifié dans la photographie documentaire puisque je travaille essentiellement pour la presse depuis plus de 15 ans. Presse magazine pendant des années, en international et autour des voyages. Beaucoup plus en France depuis les élections de 2012, où je m’intéresse de plus en plus aux questions de société. Et puis à côté de la presse je développe des projets plus personnels destinés à être exposés ou édités en livre.

Donc tu es aussi auteur photographe ?

Que ce soit dans la presse ou dans autre chose, je défends la démarche d’auteur. Je place un photographe au même titre qu’un écrivain. J’ai toujours défendu ma façon de photographier, ma manière de regarder, j’ai toujours assumé pleinement ma subjectivité. Par exemple, je refuse qu’on recadre mes photos. Ce n’est pas un caprice, c’est juste comme si on s’amuser à placer des virgules au milieu des phrases d’un écrivain…

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D’où la création du collectif « Odessa » dont tu es à l’origine ?

Exactement. C’est dans cette démarche de liberté et de se donner les moyens de façon collective et surtout de défendre une photographie d’auteur, face aux grandes agences de l’époque que l’on a monté ce collectif.

Aujourd’hui tu es dans une autre structure, Myop, est ce la même chose ?

Myop c’est très particulier. C’est un peu un mix de pleine chose. Tu vas y retrouver des photographes de grandes agences, de Sigma, de l’AFP ; tu vas retrouver des photographes des grands collectifs, et des photographes de collectifs plus petits ; et puis tu vas retrouver des purs et durs indépendants. Myop c’est un peu tout ça. C’est un collectif dans le sens où il y a 15 membres, cooptés et acceptés par tous les photographes, qui décident donc de l’avenir de l’agence. Mais en même temps il y a un directeur qui est là pour trancher.

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Est ce que tu te considères comme un photographe humaniste ?

Moi je suis un indépendant qui appartient à une famille photographique, qui est Myop. Je me considère comme un photographe tout court, je ne suis pas fan des étiquettes… Je suis un photographe qui évolue, qui n’a pas forcément les mêmes envies aujourd’hui que à mes débuts.

Est ce qu’il y a un lien entre ton amour pour le voyage et ton histoire avec la photographie ?

Mon histoire avec la photo n’a pas commencé avec le voyage, mais ça a été un prétexte pour le voyage. J’ai commencé la photographie, non pas pour l’amour de la photographie mais pour partir. Parce qu’en classe j’étais plus du genre à regarder par la fenêtre et je n’avais qu’une envie, c’était d’aller ailleurs ! J’ai toujours été extrêmement curieux et j’ai découvert que la photographie est un excellent prétexte pour s’inviter chez les gens, pour s’inviter là où on n’est pas invité. C’est seulement des années après, quand j’ai eu un peu moins de commandes, que j’ai commencé à me poser des questions et développer une approche plus personnelle des choses. C’était une deuxième étape de ma vie, il y a un peu moins d’une dizaine d’année.

Tu as énormément voyagé du fait de tes travaux pour la presse…

J’ai eu une chance inouïe ! Des magazines m’ont demandé de traverser l’Alaska et Madagascar pour raconter des histoires, de partir en Russie, tout ça en commande. Pendant très longtemps, j’ai vendu à des magazines des sujets de voyage où en gros je leur disais « je pars d’un point A, je vais à un point B, et je vous raconte ». L’histoire c’est celle qu’on découvre, c’est ça je journalisme ! Quand tu fais ça, tu risques de rencontrer des gens, tu risques de prendre le pouls d’un pays, tu risques de te perdre, et quand on se perd on découvre des choses. On découvre des choses sur soi-même et on découvre des choses de là où on est. Il faut se laisser porter.

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Quelle est ta vision du photojournalisme ?

J’adore le métier de journaliste, de reporter. J’adore faire des images des hommes politiques, c’est mieux que le meilleur épisode des « Soprano », mais en même temps j’ai le sentiment de m’éloigner de plus en plus du reportage. J’ai l’impression que la presse papier est en train de courir après les chaînes d’infos en continu, ce qui est une bataille totalement perdue d’avance.

Et au lieu de courir, j’ai envie de dire, pourquoi ne pas ralentir et revenir à quelque chose de plus lent ? Je pense que les gens ne sont pas dupes. Ça fait des années que j’entends des rédacteurs en chef te dire, quand tu proposes un sujet, « ah oui mais non, c’est pas ce que veut le lecteur ».

Cette phrase elle est d’une stupidité sans nom, parce que s’ils savaient ce que veut le lecteur, ben les journaux se vendraient beaucoup mieux. Je pense que les lecteurs veulent une chose : qu’on leur raconte des histoires, à la première personne. C’est la première vocation de la presse.

On a oublié que notre métier c’est raconter la société, raconter des histoires. On est dans l’urgence, dans le consommable, mais ça ne marche plus. Il faut revenir à l’essentiel.

Tu fais parti des photographes qui ne vivent que de la presse, est ce qu’il t’arrive également de faire des workshops ?

Je fais des workshops mais ça représente une faible partie de mes revenus. Je fais ça parce que j’aime de plus en plus transmettre. J’encourage et je soutiens en ce moment, un groupe de photographe en Algérie et un à Dakar à ce regrouper sous la forme de collectif.

535359_3937261475151_938298200_nCrédit photo : Fred Lancelot 

Au niveau du matériel, tu sembles inséparable de ton Leica M !

Leica c’est le meilleur stylo que j’ai trouvé pour écrire. Après, Leica c’est hors de prix, soyons raisonnable… c’est un luxe pour moi. J’ai un crédit de 5 ans sur mon matériel photo, et à côté de ça je n’ai pas changé de voiture depuis 12 ans… et elle est pourrie ! C’est un choix de vie. Je n’ai qu’un crédit dans la vie, c’est sur mon matériel photo.

Quel serait ton conseil pour un jeune photographe qui veut se lancer ?

On peut se nourrir des travaux des autres photographes, c’est évident. Mais je pense que dans le reportage en général, ce qui est important c’est la narration.

Je conseillerais aux photographes qui arrivent sur le marché de faire de la narration à la première personne. Car tout le monde est capable de faire de la photographie. Ma fille a 12 ans, elle fait des photos nettes, bien exposées avec le sujet au centre.

Donc pour faire la différence il faut faire de la photographie plus personnelle, qui sera identifiée, qu’on aura le droit de détester, mais aussi qu’on aura le droit d’aimer. Et pour apprendre à raconter des histoires, rien de mieux que le cinéma et la littérature.

Et pour un photographe amateur qui veut juste se faire plaisir en voyage ?

Je dirais qu’il faut bannir le téléobjectif, de n’utiliser qu’une focale fixe de 35mm pour être près des gens et donc les photographier, mais les rencontrer aussi. Ne pas garder cette posture de photographe qui observe les choses de loin.

Être dedans.

Quand on s’intéresse au gens, ces derniers sont très heureux, et ils donnent plein de chose. Par ailleurs, la focale fixe nous oblige à chercher. Et quand on cherche, on risque de trouver.

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Pour en savoir plus sur le photographe et son travail : www.ulrichlebeuf.fr

A noter également que Ulrich est le directeur artistique du festival photo toulousain MAP.

Crédits photos sans mention : Ulrich Lebeuf (sauf image de Une)
 
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